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The Lebanese Rocket Society - Le Passeur Critique (21/02/2013)

A l'origine de The Lebanese Rocket Society, il y a un projet fou, malheureusement vite oublié, et auquel les artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont décidé de rendre hommage. Plus connus pour leurs installations (notamment à la Biennale d'Art Contemporain de Lyon en 2011), Hadjithomas et Joreige utilisent ici le médium cinéma pour faire acte de mémoire. Ce dont il faut ici se souvenir, c'est que dans les années 1960, des universitaires libanais s'étaient lancés dans la course à l'Espace, en pleine guerre froide, et que leurs travaux avaient abouti au lancement de plusieurs fusées. Pourtant dans la mémoire collective des Libanais, il ne reste plus rien de ces folles années.

Le point de départ des cinéastes est donc de faire la lumière sur cette histoire, à partir d'un travail documentaire basé sur la captation des témoignages des principaux protagonistes de cette aventure, ainsi que sur le recensement d'images et documents d'archives (quelques vidéos amateurs, des timbres et des photos). Étudiants et chercheurs de l'époque, qui avaient alors l'aval du gouvernement et de l'armée pour se frotter aux Soviétiques et aux Américains, sont filmés alors qu'ils se souviennent de faits qu'ils avaient eux-mêmes commencé à oublier. Les tensions politiques de la région ainsi qu'un accident mettront un coup d'arrêt à ce programme dont la vocation aura toujours été scientifique, n'en déplaise à quelques sceptiques qui y voyaient là un laboratoire déguisé de l'Armée. Ces mêmes raisons suffisent par ailleurs à expliquer pourquoi cette folle aventure s'est vite retrouvée plongée dans l'oubli quand les temps devenaient plus difficiles pour une population qui n'avait plus le temps de rêver.

Dans cette première partie du film, Hadjithomas et Joreige accomplissent donc un travail mémoriel dont les sentiments patriotiques prennent le pas sur l'objectivité documentaire attendue. Naturellement, le film s'enlise alors dans un rythme qui semble jouer contre lui, enchaînant les témoignages parfois redondants, et les archives qui ne fascinent qu'un temps. Mais tout l'enjeu de The Lebanese Rocket Society est ailleurs. Car passé ce passage obligé (et donc un peu long) pour rappeler le contexte historique, les cinéastes prennent alors une direction plus personnelle pour venir boucler la boucle du travail de mémoire. Hadjithomas et Joreige vont ainsi doubler l'hommage qu'ils rendent au projet scientifique des années 1960 en créant un projet artistique basé sur la construction d'un modèle grandeur nature d'une des fusées tirées cinquante ans plus tôt. Modèle qui sera exhibé dans la cour de l'Université d'où étaient issus les chercheurs et étudiants à l'origine du projet.

C'est un autre film qui commence alors, qui sous ses faux airs de making-of du projet contemporain, s'assure un discours assez salvateur sur la question des arts plastiques au Liban aujourd'hui, et plus généralement dans les zones de conflits. Des ponts se dressent entre deux époques, avec la question centrale de la place de l'État d'un projet à l'autre. Alors qu'un relatif laisser-faire permettait aux chercheurs de faire à peu près ce qu'ils voulaient, Hadjithomas et Joreige se retrouvent ici lancés dans un marathon administratif pour pouvoir, entre autres, faire défiler leur œuvre d'art de l'atelier où il a été conçu, vers son lieu d'accueil. Parce qu'il fait inévitablement référence à la situation géopolitique d'aujourd'hui, allant jusqu'à surfer sur la vague des Printemps arabes, The Lebanese Rocket Society porte haut et fort le discours d'artistes pour qui une œuvre peut à elle seule faire aussi bien office d'outil mémoriel, comme de symbole politique.

Alors il faut reconsidérer la première heure du film au regard notamment de l'éparpillement géographique des porteurs du projet d'origine qui aujourd'hui enseignent et vivent loin du Liban. Il faut comprendre que l'œuvre de Hadjithomas et Joreige a certes valeur de mémoire collective, mais qu'elle permet aussi et surtout à ce collectif, à ce pays, de refaire corps derrière un projet. L'art devient le témoin d'un passage de relais entre les générations. Il permet surtout à un pays, régulièrement déstabilisé depuis des décennies, de se trouver un beau symbole, et de rappeler que le cinéma documentaire peut parfois sublimer le geste créatif, qu'il soit scientifique ou artistique.