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Le cèdre et la lune - L'Histoire (02/04/2013)

Un documentaire qui ranime un Liban d'avant-guerre : celui qui rêvait, notamment, de conquête spatiale.
Joana Hadjithomas et Khalil Joreige forment un couple d'artistes libanais représentant bien l'efflorescence créatrice qui secoue Beyrouth depuis une décennie. Ils sont nés en 1969 et leur mémoire libanaise, ce matériau qu'ils ne cessent de travailler par la photographie, les installations, les vidéos, les films, est celle de la guerre civile qui, pendant trente ans, a meurtri leur pays. En 2008, Je veux voir, leur troisième long-métrage, inventait un road-movie « promenant » Catherine Deneuve dans les ruines de Beyrouth encore fumantes des bombardements israéliens puis dans le sud du pays, quadrillé de mines. L'actrice-révélatrice, celle qui « voulait voir », pouvait, grâce à sa célébrité, s'ouvrir des routes interdites, et, par sa présence déplacée, faisait remonter à la surface du film les strates des guerres ayant divisé le pays.

Avec ce nouveau film documentaire, enquête historique parfois parodiée avec humour, ils ont trouvé un objet qui éclaire une autre mémoire nationale : une « lebanese rocket ». Un projet d'envergure spatiale et sa matérialisation sous la forme de générations successives d'une fusée, la Cedar, partant d'un modèle réduit d'un mètre de long en 1961 pour aboutir en 1963 à un objet volant profilé, blanc et rouge, d'une dizaine de mètres, quittant son pas de tir dans une ébouriffante trainée de fumée, sous l'impulsion d'un programme scientifico-militaire d'ampleur nationale. Certes, la fusée libanaise n'a jamais été plus loin que Chypre. Mais tant de rêves de grandeur s'y accrochaient...

Le film suit cette enquête jusqu'à l'université de South Florida, sous les palmiers américains, où vit depuis quarante ans Manoug Manougian, Libanais d'origine arménienne qui avait imaginé au début des années 1960 cette conquête spatiale à l'université Hagazyan de Beyrouth. Les cinéastes, qui auparavant n'avaient que quelques vieilles coupures de presse sur la fusée, dénichent grâce à lui, en 2011, un trésor : toutes les archives de l'aventure Cedar, films, photos, mémoires... Ils retrouvent également les collaborateurs de Manougian, l'officier de l'armée en charge du projet, son photographe officiel. Cette ambition renaît sous nos yeux en images d'époque. Ce n'était pas une blague.

Pourquoi donc Cedar a-t-il échoué et disparu ? Le film se tourne vers d'autres archives : l'armée a mis la main sur le programme et lui a fait quitter le rêve scientifique pour détourner la fusée vers le missile militaire. Aussi, la guerre de 1967 des pays arabes contre Israël et leur humiliante défaite, a mis une fin brutale à un projet porté par le panarabisme de l'époque, quand tous les pays de la région regardaient avec fierté le président Nasser. Et si cette fusée s'est effacée de la mémoire nationale, c'est parce que celle-ci ne pouvait supporter le poids d'une fierté arabe qui n'a plus cours dans un pays marqué par la défaite, la honte et préférant s'entre-tuer puis tout oublier dans la fête nocturne.

In fine, les deux réalisateurs offrent au cinéma le pouvoir de faire renaître ce rêve spatial : ils font reconstruire une réplique de la fusée et obtiennent, après bien des réticences, de l'installer devant l'université de ses origines, Hagazyan. La réaction des enfants d'aujourd'hui qui voient passer dans les rues de Beyrouth cet étrange missile vaut alors tous les cours d'histoire sur le Liban contemporain.

Antoine de Baecque // L'Histoire