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Quand le Liban rêvait de conquérir l’espace (05/04/2013)

La ‘Lebanese Rocket Society', c'est un peu ‘Le Cercle des poètes disparus' : une aventure improbable et réjouissante, qui finit certes mal (ou qui finit tout court) mais qui laisse une irrésistible envie d'entreprendre les projets les plus extravagants.
Comme dans le film américain adulé par des générations d'étudiants déprimés, l'histoire commence dans une université et les personnages principaux sont un professeur exceptionnel et ses élèves.
Mais là où la troupe américaine se contentait de combattre le conformisme du système éducatif en déclamant des poésies debout sur leurs pupitres, Manoug Manougian et ses universitaires, arméniens pour la plupart, ont carrément entrepris de construire des rockets et de les envoyer dans l'espace. On apprend grâce au film que le premier projet spatial de l'histoire du monde arabe est donc né dans une minuscule université dans un minuscule pays, avec des moyens relevant du système D. Comme dit le poète ''autres temps, autres mœurs'' et les années 1960, portées par le souffle de la conquête spatiale et du panarabisme on permis de réaliser ce qui, aujourd'hui, semblerait totalement surréaliste.

Entre 1960 et 1966, plus de dix fusées baptisées ‘Cedar' sont donc lancées, sinon dans l'espace, du moins assez loin pour frôler l'incident diplomatique avec Chypre. Fabriquées avec les moyens du bord, les rockets pacifistes ont connu leurs heures de gloire, avec une couverture médiatique qu'on a plaisir à découvrir sur grand écran. Joana Hadjithomas et Khalil Joreige ont construit leur film comme une enquête sérieuse, ultra documentée, enrichie de témoignages recueillis jusqu'aux Etats-Unis ; mais également comme une quête identitaire onirique. Le couple a appris l'existence de la ‘Lebanese Rocket Society' par hasard ; ‘‘C'est ma sœur Tania (fondatrice des éditions Tamyras, Ndlr) qui m'en a parlé la première'', explique Joana, ‘‘on a trouvé l'histoire absolument incroyable, incroyable aussi le fait qu'elle ait été totalement oubliée''.

La mémoire et l'oubli
Tellement oubliée que les deux artistes commencent par douter de la véracité de l'affaire, avant de s'en emparer, passionnés par le thème de la mémoire et de l'oubli.
''Nous nous intéressons à la construction de la mémoire collective, aux raisons qui poussent les gens à se souvenir de certaines choses, et pas d'autres''.
La question, universelle, est d'autant plus pertinente au Liban, où les réflexions sur la mémoire collective et le manque de communication sur l'histoire et la guerre civile en général sont des thèmes récurrents qui imprègnent le travail des artistes libanais dans leur grande majorité.
Il y a un trou béant, un hiatus dans l'histoire libanaise, que ce film vient combler : le souvenir d'un projet spatial collectif et ambitieux. Un souvenir passé aux oubliettes après que les pays voisins, craignant que les fusées ne soient récupérées militairement, ne mettent le holà. La défaite arabe de 1967 et le déclin du panarabisme qui s'en suit achèvent de mettre un terme aux projet spatial et à l'émulation de l'époque.

Le film ne verse cependant pas dans la nostalgie d'un âge d'or révolu, mais au contraire ambitionne de réveiller les initiatives et résonne comme une invocation pour réactiver ce rêve passé au présent. La dernière séquence, une animation futuriste, qui invite à imaginer ce qu'aurait pu être un Liban doté d'un projet spatial abouti, nous invite à rêver à ce qui aurait pu être possible et à ce qui pourrait toujours l'être. "On a besoin de rêveurs", concluent les artistes.

Kael Serreri // Agenda Culturel